Tribune : L’Iran et la responsabilité de protéger

Depuis des décennies, la République islamique d’Iran réprime son peuple et ses aspirations légitimes d’émancipation. L’essoufflement politique, économique et social du régime des mollahs s’est traduit par une gestion toujours plus sécuritaire des affaires internes, révélée lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022. Cette brutalité a atteint son paroxysme avec le massacre de plus de 30 000 Iraniens lors des manifestations de janvier dernier. Terrible aveu de faiblesse, ce crime contre l’humanité marque l’acte de décès idéologique du régime et son basculement dans la plus abjecte des tyrannies. Les mollahs ne maintiennent désormais leur pouvoir que par la corruption et la violence.

Personne ne regrettera l’affaiblissement de ce régime. Néanmoins, les actions militaires engagées par les États-Unis et Israël contre l’Iran sortent du cadre du droit international. Celui-ci est clair : l’emploi de la force contre un autre État n’est autorisé qu’en cas de légitime défense, individuelle ou collective, ou sur décision du Conseil de sécurité des Nations unies. Consacrées par l’article 51 de la Charte des Nations unies, ces normes constituent le socle de notre sécurité collective. Elles ont contribué, tant bien que mal, à préserver une certaine stabilité internationale et à éviter l’éclatement d’une troisième guerre mondiale. Le conflit que mènent aujourd’hui Américains et Israéliens est donc périlleux, car déstabilisateur, mais aussi illégal, et doit cesser immédiatement.

Mais ce constat ne saurait suffire. Il n’est pas en soi illégitime de recourir à la force contre un régime qui massacre sa population. Le droit international reconnaît un principe en ce sens : la responsabilité de protéger. Adopté par tous les États membres des Nations unies lors du Sommet mondial de 2005, il repose sur l’idée que la souveraineté implique des droits, mais aussi des responsabilités, au premier rang desquelles la protection de sa population.

Lorsqu’un État échoue à protéger son peuple contre un nettoyage ethnique, un génocide, des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité, la communauté internationale doit agir, par tous les moyens pacifiques, afin de protéger les populations concernées. En dernier recours, le paragraphe 139 du document du sommet de 2005 permet au Conseil de sécurité d’autoriser les mesures nécessaires, y compris l’usage de la force, pour empêcher de tels crimes.

Voilà des années que la communauté internationale fait pression sur le régime des mollahs par tous les moyens pacifiques à sa disposition. Malgré cela, la Mission d’établissement des faits des Nations unies sur l’Iran a conclu en 2024 et 2025 que des crimes contre l’humanité avaient été commis lors de la répression du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Après les massacres de janvier dernier, nous avons, au Parlement européen, appelé l’Union européenne à renforcer ses sanctions. Mais force est de constater que les moyens pacifiques n’ont empêché ni de nouveaux crimes, ni l’escalade actuelle.

Si la situation en est arrivée là, c’est notamment parce que le Conseil de sécurité, ultime garant de la sécurité collective des peuples, demeure paralysé. Alors que la France et le Royaume-Uni n’ont plus utilisé leur veto depuis 1989, la Chine, la Russie et les États-Unis continuent d’y recourir avec cynisme. Parmi les exemples les plus ignobles figure l’opposition répétée à l’ouverture de corridors humanitaires : par la Russie et la Chine lors du bombardement d’Alep, par la Russie lors du siège de Marioupol, ou par les États-Unis sur Gaza.

La défaillance du Conseil de sécurité est encore plus frappante dans le cas de l’Iran. Aucun des quinze membres n’a proposé de résolution, alors même que le principe de responsabilité de protéger — sans parler du renforcement militaire américain au Moyen-Orient — offrait de sérieux motifs de saisir le Conseil. Même vouée à l’échec face à un veto russe ou chinois, une telle initiative aurait au moins renvoyé ces membres à leurs responsabilités.

Face à cette inaction, et chahutés par l’impérialisme assumé des grandes puissances, les États européens ne peuvent se permettre une posture passive. Comme l’a proposé le Premier ministre canadien à Davos, il nous faut construire des coalitions capables de défendre la stabilité internationale et nos intérêts communs. La venue en aide de la France, de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne, du Royaume-Uni et des Pays-Bas aux Chypriotes en est une première incarnation. Cette coalition, agissant de manière strictement défensive, peut contribuer à la désescalade du conflit et limiter les dangers qu’il fait peser sur les populations.

Mais cette action doit aller de pair avec la défense et la réforme du droit international. L’abandonner reviendrait à consacrer un monde où la force fait le droit, laissant les peuples sans protection face à la prédation des grandes puissances et aux crimes des dictatures. Il est urgent de moderniser le Conseil de sécurité pour lui rendre l’autorité et l’efficacité voulues par la Charte.

Trois réformes simples peuvent y parvenir. Premièrement, permettre aux membres permanents d’exprimer un vote négatif sans qu’il entraîne automatiquement un veto : ils pourraient marquer leur désaccord en cas de pressions politiques internes, sans bloquer une résolution. Deuxièmement, exiger qu’un veto soit accompagné d’au moins un autre vote négatif : aucun État ne pourrait ainsi faire obstruction à lui seul. Troisièmement, permettre à une majorité des deux tiers de l’Assemblée générale, où siègent tous les États membres, de passer outre un veto.

L’Union européenne, forte de ses 27 États membres, dont deux permanents au Conseil de sécurité, peut porter une telle réforme. Tiraillés entre l’illégalité et l’inaction, c’est la voie qui s’offre à nous pour sortir de l’impasse et réaffirmer, par le droit, notre responsabilité commune de protection des peuples. Alors seulement pourra s’ouvrir la perspective d’un Iran à la fois libéré de l’oppression et maître de son destin.

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